Ce jour que j'attendais tant était enfin arrivé, le temps m'avait parut une éternité, une journée? Un an? Une vie complète? Je ne le sais réellement, mais le moment d'emménager chez lui, de vivre avec lui, d'apprendre ses manies, de me plier à ses habitudes, de lui imposer les miennes était enfin arrivé. Une bulle de bonheur s'était formée autour de moi. Je préparais ses repas en attendant patiemment son retour du travail, l'imaginant un sourire aux lèvres, heureux de rentrer chez "nous". Nos repas du soir, moment de la journée que je préférais, moment de partage intense. De longues conversations, des instants de bonheur, de tendres regards échangés. Rien ne semblait pouvoir entacher à ces moments de plaisirs… et pourtant, il y eut cette goutte, la goutte d'alcool qui fit déborder son vase. L'hivers était installé depuis de long mois et la tempête de neige déferlait sur notre petite demeure campagnarde, la nuit était tombée depuis de nombreuses heures, un feu de bois réchauffait la pièce une atmosphère sereine c'était emparée de nos êtres.
Le dîner est enfin prêt. J'apporte les plats sur la table, il est assis, un léger sourire est posé sur ses lèvres. A cette vision, le miens naît naturellement. Je m'installe silencieusement après un moment de silence, sa voix retentie à mes oreilles, signe du début des conversations que j'attends tellement. Nous parlons de tout, de rien, puis un sujet plus lourd se glisse dans la conversation, opinions et arguments échangés, tout dévie sur moi… et là, son opinion reprend le dessus, il finit par me décrire, me dépeindre. Tout change, l'atmosphère devient lourde, pesante... oppressante... Mon regard change, il le voit bien… mes yeux, il les hait … j'abuse du pouvoir que mon regard a sur lui. Mon regard sur lui change, mais le sourire qu'il m'offrait est lui aussi différent… un sourire indéfinissable, effrayant… la peur se lit sur mon visage, son regard est maintenant froid, méprisant. Je sais qu'il a trop bu, qu'il n'est plus dans son état normal. Ce que je ne sais pas, par contre, c'est jusqu'où il est capable d'aller. La sonnerie de mon téléphone retentit… le prétexte qui lui manquait pour s'énerver. Ma peur devient peu à peu panique, je tente de le calmer par des mots tous plus décousus les uns que les autres… erreurs, je ne fais que tout amplifier… la fuite… la seule échappatoire qu'il me reste avant que tout dérape. Oui mais comment? Je suis seule, n'ai ni voiture, ni permis. Le téléphone, je compose le numéro de téléphone de ma mère, il est là, face à moi, toujours le même rictus posé au coin des lèvres, la sonnerie retentit:
"Qui appelles-tu?"
Son ton est doux et calme, en parfait contraste avec son expression. Une voix chaleureuse raisonne enfin dans le téléphone:
"Maman… vient me chercher, je t'en supplie…
-Que se passe t'il?
-Viens… s'il te plait viens, il me fait peur"
Il se lève et s'approche de moi…
"Je ne peux pas venir là… j'ai des invités. J'appel tes grands-parents."
Le téléphone est maintenant entre ses mains… pas longtemps. Un grand bruit, l'appareil gît sur le sol, en éclat. Je me lève, me dirige vers la porte d'entrée… je n'ai pas le temps de l'atteindre, il m'a jeté sur le canapé et est à demi allongé sur moi… je suis dans l'incapacité de respirer, une main sur ma gorge, l'autre sur mon poignet, aucun mot ne sort de sa bouche mais tout son mépris m'est exprimé… j'étouffe. La peur, qui jusque là m'empêchait le moindre mouvement, laisse place à un instinct de survie… je le bouscule, il est maintenant au sol, l'alcool ayant sans doute joué un grand rôle dans ce "miracle". Je profite de son hébétement et me précipite dehors. Je cours, je sais qu'il ne me suivra pas, mais la peur est toujours là, je ne peux m'empêcher de courir. La neige m'arrive aux genoux mais qu'importe, une route dégagée se déssine enfin dans la pénombre, la route que mes grands-parents devront emprunter pour arriver jusqu'à moi. En cet instant, de nombreuses questions se bousculent dans mon esprit… ma mère les a t'elle prévenues? Viendront-ils? Considéreront-ils cet appel comme un caprice de ma part? un vrombissement se fait entendre, c'est lui, il est maintenant à ma recherche mais ne me trouvera pas, je me suis glissée entre deux voitures garées là. Un temps indéterminé s'écoule, il repasse en sens inverse… il rentre chez lui. Une nouvelle voiture passe, je suis partagée entre la peur de le voir arriver et l'espérance de les voir venir. Elle s'est arrêtée, une portière claque. De là où je suis, je ne peux distinguer qui en est descendue... Une voix retentie… une voix féminine, elle demande à un homme s'il n'a pas vu une jeune fille traîner par-là… ma grand-mère, je me précipite vers elle et lui demande de m'emmener loin d'ici. Elle ne me pose aucune question, l'instant d'après, je suis assise sur la banquette arrière de sa voiture, mon grand-père est au volant:
"Quelle idée de nous faire déplacer à une heure pareille? "
Je n'ai pas envie parler, de leur dire que papa est devenu fou.

Commentaires Récents